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Cocaïne, pornographie et angles morts économiques

Les économies mondiales se redéfinissent aujourd’hui plus rapidement que jamais, entre l’émergence de l’intelligence artificielle et les tensions géopolitiques. La recomposition des chaînes de valeurs fait couler beaucoup d’encre, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans nos réflexions collectives sur les marchés de demain, je remarque pourtant qu’on parle peu de certaines économies déjà bien établies, omniprésentes et profondément intégrées aux circuits mondiaux.

Extra pure

Roberto Saviano

L'Empire du sexe : la grande enquête sur Pornhub

Jean-François Cloutier, Nora T. Lamontagne, Nicolas Brasseur

Les économies mondiales se redéfinissent aujourd’hui plus rapidement que jamais, entre l’émergence de l’intelligence artificielle et les tensions géopolitiques. La recomposition des chaînes de valeurs fait couler beaucoup d’encre, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans nos réflexions collectives sur les marchés de demain, je remarque pourtant qu’on parle peu de certaines économies déjà bien établies, omniprésentes et profondément intégrées aux circuits mondiaux.

Récemment, j’ai lu deux livres qui explorent justement des économies souvent laissées dans l’ombre, bien que tout le monde connaisse leur existence : les marchés de la cocaïne et de la pornographie. Les ouvrages en question : Extra pure de Roberto Saviano et L’Empire du sexe : la grande enquête sur Pornhub de Jean-François Cloutier, Nora T. Lamontagne et Nicolas Brasseur.

Au-delà de leurs sujets respectifs, les deux livres racontent essentiellement la même histoire : celle de systèmes économiques mondialisés, sophistiqués et extraordinairement performants, qui prospèrent souvent à l’abri des regards et des conversations sérieuses.

Les auteurs s’intéressent à des univers que l’on présente souvent comme des anomalies. Pourtant, à la lecture, on conclut que ces marchés ressemblent étonnamment à plusieurs autres secteurs de l’économie mondiale. On y retrouve des enjeux de croissance, d’intégration verticale, de domination du marché, de contrôle de la distribution, de recrutement, de logistique, de financement et de gestion du risque. Les produits sont différents, mais les mécanismes économiques sont ceux que l’on discute dans l’espace public.

Dans Extra pure, Roberto Saviano décrit des organisations capables de gérer des chaînes logistiques internationales d’une complexité impressionnante, d’intégrer verticalement certaines activités, de diversifier leurs risques et de s’adapter rapidement aux changements réglementaires. Les cartels apparaissent moins comme des organisations improvisées que comme des structures extrêmement disciplinées, capables de coordonner des milliers d’acteurs répartis sur plusieurs continents.

Le même constat ressort de L’Empire du sexe. L’ascension de Pornhub et de sa société mère, connue successivement sous les noms de Mansef, Manwin, MindGeek puis Aylo, ressemble à bien des égards à celle d’un géant technologique. Les auteurs racontent une histoire faite d’acquisitions agressives, de domination des moteurs de recherche, de contrôle de la distribution et de consolidation de marché. Derrière le produit se cache avant tout une entreprise obsédée le trafic et les effets de réseau.

Les deux ouvrages rappellent également une réalité souvent observée dans l’économie moderne : la richesse se concentre rarement là où le produit est créé.

Dans le cas de la cocaïne, les cultivateurs demeurent parmi les acteurs les moins fortunés de toute la chaîne de valeur. À mesure que le produit progresse vers le transport, la distribution, le financement et la vente finale, les marges augmentent considérablement. Ceux qui contrôlent les flux captent davantage de valeur que ceux qui produisent la matière première.

Le parallèle est étonnamment similaire dans l’économie numérique. Les auteurs de L’Empire du sexe montrent que la création de contenu n’est qu’une composante du système. La véritable valeur se retrouve davantage dans le contrôle des plateformes, des algorithmes, des données, des paiements et de l’attention des utilisateurs. Comme dans bien d’autres secteurs, les gagnants sont souvent ceux qui possèdent l’infrastructure plutôt que le produit.

Les deux livres mettent aussi en lumière une dynamique que l’on retrouve dans plusieurs industries contemporaines : le décalage entre la vitesse d’évolution des marchés et celle des mécanismes chargés de les encadrer. Dans le cas de Pornhub, l’ascension de la plateforme a largement précédé les débats entourant la modération du contenu, le consentement ou la vérification de l’âge. Les auteurs décrivent une entreprise dont la croissance et l’influence mondiale se sont développées beaucoup plus rapidement que la capacité des autorités, des médias et du grand public à en mesurer pleinement les implications.

L’élément central qui relie les deux ouvrages : le silence qui entoure ces marchés.

La cocaïne est souvent abordée sous l’angle de la criminalité ou du sensationnalisme. La pornographie demeure un sujet profondément inconfortable pour plusieurs. Dans les deux cas, le débat public tend à s’arrêter avant l’analyse économique. Pourtant, ces industries mobilisent des milliards de dollars, influencent les comportements de millions de personnes et façonnent des réseaux mondiaux extrêmement sophistiqués.

Les ignorer ne les fait pas disparaître. Cela réduit simplement notre capacité à comprendre certaines dynamiques de pouvoir, de concentration économique et d’influence qui façonnent nos sociétés. À une époque où l’on réfléchit beaucoup aux industries de demain, ces deux lectures rappellent qu’il est parfois tout aussi instructif d’observer celles qui existent déjà, génèrent des flux économiques colossaux et révèlent, à leur manière, certains des mécanismes fondamentaux de l’économie mondiale.